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" - Avant avant, allons-y... Allons au-devant de l'avant, précédons-le, et essayons de voir si on peut deviner ce qui se passe avant l'avant...
- Faisons les choses consécutivement...
- Etapes par étapes...
- De façon séquentielle...
- On est des scientifiques ou on ne l'est pas ?
- Organisée, structurée... Faisons cela sous forme de clivages. Je pense qu'il faudrait commencer à catégoriser les souvenirs, et les labeliser, et les répertorier, et en faire des cases à paradis perdus qu'on irait acheter chez le marchand de souvenirs, en fabriquant des rêves, Je pense qu'il faut tout énumérer, que tout se dit, que le monde est ce qui se dit et que l'ineffable ne nous appartient pas.
- Recensons tout ce qu'on peut.
- Il faut faire des tris, des comptabilités, il faut quantifier. Je propose qu'on quantifie les sentiments, et que, sur une échelle de 1 à 10, on puisse évaluer si je suis heureux ou malheureux, si je connais la tristesse ou non: je pense que ça peut marcher. Et je propose qu'on attribue à chacun un score de case de sentiments pour qu'on puisse comparer les individus entre eux. Et une fois que chacun aura sa note dans sa bonne case de sentiments et qu'on les aura comparées, on établira des moyennes et on pourra dire ceux qui sont avant la moyenne, ceux qui sont après la moyenne.
- Et c'est comme ça que tu vas savoir avant-avant ?
- Je propose qu'on fasse des tests pour dire aux gens ce qu'ils sont avant qu'ils éprouvent ce qu'ils sont. Je propose qu'on étiquette les gens. Sur une échelle de 0 à 130, on pourra éventuellement décrire ceux qui sont intelligents et ceux qui ne le sont pas. C'est une très bonne solution pour pouvoir identifier les maillons faibles. Je propose que ces tests ne soient réalisés qu'entre les mains de spécialistes et que personne d'autre n'y ait accès. Je propose que nous les appelions les psychiatres et les psychologues et que cette catégorie soit intouchable. Je propose que les grands spécialistes de la catégorie du sentiment qui scorifient les gens soient les grands maîtres de la normalité et qu'ils puissent situer si, en dessous de 200 ou en dessous de 100, on est déficient. Je voudrais comme cela exercer un contrôle social sous couvert de thérapeutique. D'ailleurs mon idéal n'est pas de sauver les gens ni de les soigner, c'est de nommer ce qu'ils ont pour que j'en ai moins peur. Nommons les gens pour que j'en ai moins peur.
- Je vais te donner les moyens.
- Parlez-moi, allongez-vous...
- Mieux que cela, je propose qu'on prenne un grand livre et que l'on fasse des taches dedans, un vrai bestiaire animalier, un papillon, une écrevisse, une chauve-souris pour qu'on puisse analyser l'imaginaire des gens, pour qu'on puisse les contrôler. Ce sera encore plus simple et comme ça nous serons encore plus prévoyants.
- Dormez-vous souvent ?
- Je te débloque le budget.
- A un fantasme correspond une déviance et je propose qu'on pose toutes les déviances. Et là aussi je propose qu'on fasse un score, un score de qui regardera mieux les taches que les autres et je propose qu'on donne un nom barbare à cela, quelque chose qui n'échappe pas aux spécialistes.
- Vous êtes dans la moyenne...
- Je propose qu'on appelle ça le Rorschach...
- Qu'est-ce que vous voyez ?
- Un dessin ?
- Allongez-vous...
- Pour que l'impression soit encore plus forte, et que le malade, déjà hagard, n'y comprenne moins que rien. Et moins que rien, c'est avant avant.
- Prenez cette pilule... Je prends aussi la pilule, je vais bien, je me sens bien. Je suis heureux entre 1 et 10...
- Je propose que l'on construise des paranoïaques pour que l'on ne puisse pas voir que nous sommes paranoïaques.
- Il n'a pas pris son bonbon monsieur...
- Je propose que nous notions les peurs dans chaque individu à force de les comparer, surtout sur leur psychisme, sur ce qu'ils doivent penser et ne pas penser. Je propose que l'on oblige les gens à être heureux et à leur dire que cela existe. Et je propose d'intensifier un circuit parallèle, de médecines parallèles, mettons, alternatives, pour entretenir l'espoir. Je propose qu'on interprète les rêves.
- Donne-moi ton âme... "
JudokA. Recueils Immatériels, 2025.
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